TICEDUFORUM
Don't Miss

Afrique : ne pas succomber au chant des sirènes de l’uberisation de l’éducation

En Afrique au sud du Sahara, les Gouvernements allouent la plus grande part de leur budget (en moyenne 18,4 % du PIB, et plus de 20 %) à leur système éducatif pour des résultats qui ne sont pas à la hauteur des espérances. Face à cet état de fait, beaucoup seraient tenter de prendre un raccourci par l’uberisation de leur éducation.

L’uberisation (ou ubérisation), du nom de l’entreprise Uber, est un phénomène récent dans le domaine de l’économie. Il consiste à la « remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ». Dans le secteur de l’éducation/formation, l’uberisation consisterait par exemple à avoir des franchises vendant en masse, à travers des plateformes numériques, des services d’éducation de base et d’enseignement supérieur aux normes uniformes et à des tarifs « abordables ».

C’est un euphémisme de dire que l’éducation en Afrique est en crise. Devant l’incapacité des Gouvernements à faire face à leur devoir régalien, beaucoup ont signer des conventions de concession du service public de l’enseignement au secteur privé. En Côte d’Ivoire, c’est dans les années 1980 que l’État, pour faire face à la forte demande en éducation et remédier à l’insuffisance des structures d’accueil publiques, décide d’autoriser l’ouverture d’écoles privées sur l’ensemble du territoire national à travers une convention de concession de service public. Il faut noter que la privatisation, tout azimut, de l’éducation fait qu’aujourd’hui, il existe dans certaines localités 10 fois plus d’écoles privées que d’écoles publiques. Dans l’enseignement supérieur, on constate la même tendance avec plus de 300 Universités privées pour seulement 7 publiques. Et depuis quatre (4) ans environ voire plus, ces Universités privées accueillent plus de 80 % des nouveaux bacheliers. Le cas de la Côte d’Ivoire n’est pas isolé puisqu’au Sénégal, l’enseignement privé attirerait 30 % des élèves, du primaire au secondaire. Au supérieur, submergé par l’arrivée de nouveaux bacheliers, l’État se tourne vers le privé où il oriente une partie des étudiants, en échange du paiement de leurs frais d’inscription.

Les subventions allouées par les Gouvernements en contre parti sont de plus en plus importantes. Au Sénégal par exemple, le marché de l’enseignement privé primaire et secondaire serait de 32 millions d’Euros. En Côte d’Ivoire, pour l’année 2016-2017, le Gouvernement a décaissé la somme de 58 milliards de F CFA (88,4 millions d’Euro) au titre des subventions pour les établissements privés. Cette somme a doublé pour s’établir à 130 milliards F CFA (198 millions d’Euro) dans le budget 2019. Selon les chiffres de l’Institut de Recherche en Développement (IRD), un enfant africain âgé de 5 à 14 ans sur trois, soient 32,5 millions de jeunes garçons et surtout de jeunes filles, sont toujours déscolarisés. Par ailleurs, d’ici à 2021, un écolier africain sur quatre pourrait se retrouver inscrit dans une école primaire, secondaire, ou un collège privés.

Ces chiffres montrent que le marché de l’enseignement privé en Afrique Subsaharienne est prometteur. En effet, la croissance démographique de ces pays étant souvent plus rapide contrairement aux recettes de l’État, la dépense publique moyenne par élève est amenée à diminuer à l’avenir et à fragiliser la scolarisation de ceux qui sont déjà les plus vulnérables. La tentation pour ces pays de succomber au chant des sirènes de l’uberisation de l’éducation est grande. Et les multinationales comme le réseau Bridge International Academies (BIA) qui veulent saisir la balle au rebond se sont déjà engouffrées dans la brèche. En effet, ce réseau compte aujourd’hui 80 000 élèves sur le continent africain, au sein de plus de 600 écoles maternelles et primaires ouvertes au Kenya, en Ouganda, au Nigeria, et désormais au Liberia.

Si l’uberisation du secteur de l’éducation en Afrique peut favoriser l’innovation et ouvrir des marchés de l’éducation à une nouvelle clientèle qui se voit offrir des biens et services moins coûteux et de meilleure qualité, elle porte en elle même des dangers. D’abord l’uniformisation des offres de formations par des structures qui ne dépendent pas des États voudra dire qu’on se passera des programmes officiels de formation. Et si nous savons que l’éducation est le lieu de la formation du citoyen de demain, la souveraineté des États risque fort d’être mise à mal. De plus, l’uberisation remet en cause le salariat comme norme. En effet, les prestataires souvent peu ou pas du tout formés effectuent des « missions », ils sont rémunérés à la tâche. Cet état de fait a pour conséquence la précarité de l’emploi caractérisée par l’incertitude et l’insécurité. Une situation qui n’est plus étrangère au système éducatif depuis l’ouverture du secteur au privé. La qualité du système éducatif est déjà mise à mal par le manque de formation initiale et continue des enseignants dans les établissements d’enseignement privé et par la précarité de leur emploi. En Côte d’Ivoire par exemple, plus des 2/3 des enseignants (68%) n’ont pas de diplôme pédagogique. De plus, ces enseignants ne sont généralement pas couverts par les services de la protection sociale et touchent des salaires bas souvent à la tête du client. L’uberisation de l’éducation ne viendra qu’aggraver cette réalité sociale dont les conséquences risquent d’être sans commune mesure pour la stabilité des États.

Source: citeco.fr

Nos Gouvernements sont appelés aujourd’hui à faire un choix stratégique pour la survie du secteur de l’éducation/formation. Soit, ils réorientent les investissements en direction des écoles publiques comme le recommande la majorité des études sur la privatisation de l’école en Afrique Subsaharienne, soit ils maintiennent les subventions en direction des écoles privées. Dans le premier cas, ils sauveront l’école publique et renforceront leur souveraineté. Dans le second, cela va aboutir inexorablement à l’uberisation de l’éducation dont les conséquences risquent d’être dramatiques.