TICEDUFORUM
Don't Miss

Côte d’Ivoire: de l’importance d’un cadre légal pour un usage responsable des outils du numérique

Les outils du numérique ont fait une intrusion brutale dans les sociétés africaines sans que son cadre légal d’utilisation n’ait été clarifié de façon générale. Afin de pouvoir bénéficier des fruits de l’économie numérique, la Côte d’Ivoire comme la plupart des pays africains ont été obligés de mettre en place un cadre légal.

Avant d’aborder, dans un prochain billet, le cadre légal ivoirien pour des usages responsables des outils du numérique, je vais dans le présent mettre en exergue l’importance de sa mise en place en me basant sur la définition de deux notions qui me semblent importantes : les usages et le numérique.

De mes travaux lors de ma Thèse (Mian bi, 2010), il est ressorti que la notion d’usage d’un outil renvoie à un continium qui va de son adoption à son appropriation, en passant par son utilisation. L’adoption porte généralement sur la consommation. Ainsi, par exemple, c’est parce que je t’ai adopté que j’achète un téléphone mobile. L’utilisation porte sur un emploi dans une situation. Une fois que j’ai acheté mon téléphone, je peux l’utiliser pour appeler et communiquer avec des personnes. L’appropriation est la mise en usage dans la vie sociale. En tant qu’enseignant, faire usage de mon téléphone dans le cadre de ma pratique pédagogique est une façon de m’approprier cet outil du numérique. Chose importante à noter, c’est que l’appropriation doit réunir trois conditions sociales. En effet, je dois :
• Démontrer un minimum de maîtrise technique et cognitive de mon téléphone mobile ;
• L’incorporer de manière créative à mes pratiques courantes avec possibilité de détournements. Cela veut dire que je peux utiliser mon téléphone pour améliorer la qualité de ma pratique pédagogique (détournement positif) ou pour organiser de la tricherie aux examens (détournement négatif). L’intention de l’usager fait toute la différence dans les possibilités de détournements des usages de l’outil du numérique. Dans les années 2000, la Côte d’Ivoire a connu une vague du phénomène du broutage. C’est un détournement créatif ou négatif ? des usages de l’internet qui a été fait en l’absence d’un cadre légal en son temps ;
• Réinventer, voire contribuer par exemple en créant une application mobile qui me permet de gérer de façon innovante les évaluations.

Comme on peut le constater, les usages d’un outil, en même temps qu’ils transforment l’usager peuvent transformer l’outil ; ce qui aboutit à l’amélioration de la qualité aussi bien des pratiques de l’usager que de l’outil.

Pour définir le numérique, je me suis inspiré des travaux de Douehi (2013). Pour cet auteur, les dictionnaires restent un peu perplexes devant le numérique, et leurs définitions ne renvoient souvent qu’à l’aspect étymologique et technique – un secteur associé au calcul, au nombre – et surtout aux dispositifs opposés à l’analogique. Mais force est de constater que dans notre usage, le numérique nomme bien autre chose. Un premier pas dans cette compréhension consisterait à reprendre la distinction entre informatique et numérique. L’informatique a commencé comme une branche des mathématiques. Ensuite, elle a rapidement trouvé son autonomie et son statut de nouvelle science à part entière. Puis enfin, chose relativement rare dans l’histoire des sciences, elle s’est transformée en industrie. Mais fait unique, elle est également devenue, depuis au moins une vingtaine d’années, une culture. Et c’est bien cette spécificité culturelle, cette orientation sociale qui caractérise et en fin de compte définit en quelque sorte le numérique. Mais bien plus, le numérique nous montre quelque chose d’essentiel et qui a été occulté : la culture est avant tout partage. Sans partage, il ne peut y avoir de culture, peu importe la définition qu’on en donne. Partage du patrimoine et de l’histoire, partage du savoir et du savoir-vivre, et finalement, partage des moyens de production et de transmission de ces expériences et de ces savoirs.

Et si les premières crises occasionnées par le numérique ont été associées aux pratiques de partage, c’est parce que dans le monde actuel, le partage reste le point névralgique des négociations économiques et politiques. L’informatique, avec sa capacité à la fois à encourager le partage et à le contrôler (ou du moins à le contourner), se caractérise par un accès plus large et des modes d’échange qui souvent occultent la dimension informatique en quelque sorte perdue depuis le passage vers des interfaces graphiques du numérique qui ne tend qu’à se nourrir et à alimenter toutes les pratiques du partage.

Selon Douehi (2013) le numérique, devenu aujourd’hui incontournable dans la géostratégie, nous invite à nous interroger sur des questions touchant à la fois aux individus et au collectif, mais également sur d’autres aspects globaux car il est devenu indissociable de presque toutes les activités humaines. Ainsi, on retrouve les questions éthiques, les problèmes écologiques. Mais on est également confronté à des difficultés juridiques, économiques, à de nouvelles réalités politiques, historiques et sociales.

La démarche de nous interroger sur des questions qui touche au domaine cité ci-haut, devient importante car comme nous avons vu avec la notion des usages, l’univers du numérique est ambivalent. En effet, autant il peut nous permettre d’atteindre des objectifs du développement durable, autant, si nous n’en faisons pas des usages responsables, il peut être source de conflit et destruction. Par exemple, entre 2000 et 2012, le phénomène du cyber-anarque ou broutage a terni l’image de la Côte d’Ivoire qui était blacklistée sur tous les sites de payement électronique. Aujourd’hui, ces cybe-arnaqueurs se concentrent sur les portefeuilles électroniques avec des services financiers numériques. En 2018, la Banque Mondiale estime à 9,6 milliards d’euros le montant des transactions financières via le portefeuille électronique soit près de 26 millions d’euros par jour. Selon les données de l’Agence de Régulation de la Télécommunication en Côte d’Ivoire, les montants du cybe-arnaque via le portefeuille électronique se sont élevés à 2,35 millions d’euros en 2018, soit plus d’un quart de toute la cyberfraude dans le pays. Un chiffre qui devrait être démultiplié cette année puisque 1 014 arnaques de ce type ont été recensées au premier semestre, contre 227 pour la même période en 2018, selon l’Autorité de Régulation des Télécommunications/TIC de Côte d’Ivoire (ARTCI).

La Côte d’Ivoire qui a pour ambition de porter la part de l’économie numérique dans son PIB de  7% en 2017 à 15 % en 2020 a donc mis en place un cadre légal pour des usages responsables des outils du numérique. Ce sera l’objet de mon prochain billet.