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Elodie APPIA : être aujourd’hui un enfant en Afrique

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Aujourd’hui 16 Juin 2016, l’Afrique célèbre la 25e édition de la journée dédiée à l’enfant africain, sous le thème « conflits et crises en Afrique : protégeons les droits de tous les enfants ». Au-delà du caractère solennel et festif habituel que prendra cette journée, chaque africain devrait plutôt ouvrir les yeux sur l’impact négatif des conflits armés sur les enfants et poser des actions fortes pour y mettre fin. Ces effets ne sont pas spécifiques à « l’enfant africain ». Qu’il soit africain, européen ou asiatique, un enfant vivant dans un contexte permanent de conflits violents, sera exposé aux mêmes risques et à long terme, reproduira ce qu’il a toujours connu : la violence. Bien que l’Afrique soit économiquement le « continent de l’espoir », au regard de la croissance observée en 2015 (environ 5,2%), celle-ci ne saurait être réalisée durablement et surtout n’apporterait pas le développement espéré dans le contexte actuel d’intensification des conflits (l’Afrique étant le continent comptant le plus de conflits au monde), entrainant la dégradation de la situation des droits humains en général, et particulièrement, des enfants.

En effet, selon les données des agences onusiennes:

  • En 2012, plus de la moitié des enfants non scolarisés de la planète étaient africains (soit environ 33 millions dont 56% étaient des filles) ;
  • 66 millions d’enfants en âge d’aller à l’école (quand ils ont la chance d’y aller) y vont le ventre vide, dont 23 millions rien qu’en Afrique;
  • En 2014, l’Afrique subsaharienne comptait 3,7 millions de réfugiés et 11,4 millions de déplacés internes (ces chiffres ne comprennent pas les déplacements liés aux actions de Boko Haram au Nigéria). Un peu plus de la moitié de cette population vulnérable est composée d’enfants ;
  • Cette partie du monde rafle également la palme du continent ayant le plus grand nombre d’enfants soldats (environ 16 000 enfants soldats avaient été enrôlés, rien qu’au Soudan du Sud)
  • Entre 2014 et 2015, le nombre d’enfants utilisés dans des attentats-suicides par Boko Haram a été multiplié par 10 passant de 4 à 44 ;
  • L’Afrique continue d’être la région avec la plus forte incidence de travail des enfants (59 millions, plus de 21%) ;
  • Près de 4 jeunes filles sur 10 ont été mariées ou vivaient en couple avant l’âge de 18 ans en 2014. Sur les 10 pays où le taux de mariage d’enfants est le plus élevé, 09 sont africains ;
  • Partout en Afrique, des milliers d’enfants sont entassés dans des prisons surpeuplées et de grande insanité, parfois dans les mêmes cellules que les adultes ;
  • En Afrique subsaharienne, la probabilité que les enfants meurent avant l’âge de 5 ans est 14 fois plus grande que dans les pays à revenu élevé.

En Côte d’Ivoire, la situation de l’enfant n’est pas meilleure. Selon le SITAN 2014, deux enfants de moins de cinq ans sur trois (66%) ont un à trois de leurs droits fondamentaux qui sont violés sur un total de six dimensions (santé, nutrition, eau, assainissement, logement et protection contre la violence). Seul un enfant sur dix (environ 12%) ne connaît aucune privation, alors que plus d’un enfant sur cinq (22%) souffrent d’au moins quatre privations de leurs droits.

Pourtant pour son enfance, l’Afrique est sortie des sentiers battus et a innové. En effet, la Charte Africaine des droits et du bien-être de l’enfant, adoptée en juillet 1990 par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), a réussi le pari de la contextualisation d’une convention internationale, en occurrence celle relative aux Droits de l’Enfant (CDE). Elle a en effet, réussi à parer la CDE aux couleurs locales africaines d’une part, en offrant notamment, une protection légale contre les pratiques coutumières préjudiciables à la santé de l’enfant, le mariage des mineurs et d’autre part, en prescrivant des obligations à l’enfant envers sa famille et la communauté. L’enfant, en Afrique, « appartient » à toute la communauté.

Malheureusement, cet élan juridique et politique en faveur des enfants n’aura été que très peu traduit en actions concrètes sur le terrain. C’est aussi ça les contradictions à l’africaine! Notre cher continent est champion non seulement, en ratification de conventions internationales mais également en…promesses non tenues.

Comment expliquer ce fossé entre l’engouement à adopter des textes de lois et la réticence ensuite à en garantir efficacement l’application?

Sans hésiter, l’on pourrait égrener le chapelet long comme le bras, des causes structurelles, conjoncturelles, culturelles ainsi que le manque de volonté politique ou l’éventualité d’une épée de Damoclès brandie sur la tête des dirigeants africains les contraignant à ratifier. Peu importe les raisons, les conséquences sur les enfants, elles, sont bien lourdes: enfant malnutri, enfant non scolarisé, enfant exploité, enfant abusé, enfant excisée, enfant de/dans la rue, enfant réfugié, enfant apatride, enfant soldat, enfant kamikaze, enfant «microbe». Si rien n’est fait, l’Afrique sera (si tel n’est pas déjà le cas!) le continent où il sera le plus difficile pour un enfant de survivre.

Le tableau est certes sombre, les défis à relever énormes, toutefois, ils ne sont pas insurmontables. Le chemin sera long mais il est possible de garantir le respect de tous les droits pour tous les enfants en Afrique. Pour cela, il faut une bonne dose de volonté politique pour la mise en œuvre effective des politiques nationales élaborées à la suite de nombreux séminaires et ateliers ainsi que l’implémentation des actions multisectorielles concertées, suscitant la participation active de tous: gouvernants, leaders communautaires, citoyens, familles et des enfants eux-mêmes. La Déclaration de Yamoussoukro sur le trafic des enfants en Afrique de l’ouest et centrale stipule que les enfants sont les bâtisseurs des nations de demain et porteurs des espérances du futur. A ce titre, chaque enfant compte et devrait être une priorité. En apportant un changement positif concret dans la vie d’un enfant, en lui offrant la chance d’avoir une vie de qualité et des opportunités de se réaliser, l’Afrique investit dans son capital humain qui est l’un de ses principaux atouts (compte tenu de la jeunesse de sa population) pour l’atteinte de ses objectifs de paix, de développement et de progrès. En effet, d’ici 2050, 01 enfant de moins de 18 ans sur 03 dans le monde sera africain. Investir dans l’enfant aujourd’hui c’est donc investir dans l’Afrique de demain.

La question fondamentale est de savoir: De quelle Afrique rêvons- nous pour demain?

Elodie APPIA

Manager de Projets