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François AZOH: les fonctions de l'éducateur

Après avoir défini dans les deux premieres contributions, le corps social des éducateurs, et identifier leurs missions, le Prof AZOH identifie dans cette troisème et dernière contribution les fonctions de l’éducateur

On pourrait évoquer trois types d’éducateur : l’Educateur-parent, l’Educateur-enseignant et l’Educateur-social mais nous allons retenir de traiter des deux premiers :

L’Educateur-parent opère de manière naïve et il est un acteur, le 1er à éduquer à la gestion de la frustration, la tolérance à la frustration. En effet, toute demande qui ne reçoit pas de réponse positive provoque de la frustration. Mais peut-on répondre favorablement à toute demande exprimée ? Les parents éduquent et organisent les temps d’alimentation, éduquent les goûts, procèdent à l’éducation sphinctérienne dans le temps et dans l’espace

La frustration participe de la construction la personne humaine et elle est déterminante pour son adaptation. Tout sujet dont le seuil de tolérance à la frustration est faible, court le risque de connaître des dysfonctionnements.

L’Educateur-enseignant peut être considéré comme un opérateur scientifique qui est formé et dispose de multiples savoirs sur l’apprenant, les contenus, les techniques et les outils pour éduquer.

Il est bien connu dans la littérature que l’Educateur doit développer ses fonctions selon trois axes : savoir, savoir-faire et savoir être. On ne devrait pas oublier le savoir-faire-faire qui s’inscrit aujourd’hui dans les principes de l’autonomisation de l’apprenant.

S’engager à décliner la liste des fonctions de l’éducateur-enseignant serait prendre un risque que nous ne prendrons pas et nous allons nous en tenir à la présentation de quelques fonctions qui nous paraissent importantes dans le contexte actuel de la Côte d’Ivoire.

Mais il faut clairement indiquer que toutes les fonctions de l’Educateur reposent sur un socle de valeurs et cette position, nous tenons à la préciser et à la partager avec la communauté des Educateurs.

Dans cette optique, nous proposons de porter notre attention sur quelques fonctions :

  • Le Commerce : « être en commerce » avec l’apprenant, c’est-à-dire communiquer avec le client, être en relation avec le client du savoir. Pour ce faire, il faut être en mesure de séduire et de convaincre pour faire accepter le produit, obtenir l’adhésion du client afin de lui vendre le produit ;
  • L’Energie ou le Travail : produire de l’énergie, de la force (au sens de la physique) et faire produire des efforts. Il s’agit de faire ses devoirs, pour l’éducateur et l’apprenant, et construire le sens du devoir avant de l’avoir. On pourrait dire qu’il faut apprendre à « remettre l’ouvrage sur le métier » pour exercer son endurance et améliorer la qualité de sa production.

La production d’énergie par le Travail appelle des valeurs telles que la Rigueur fondée sur les règles, l’Equité qui assure un traitement égal pour Tous (qui restent semblables mais différents).

On peut y adjoindre la Probité et la Loyauté dans la conduite de la mission d’Education.

  • La Responsabilité ou la RSE (Responsabilité Sociétale de l’Educateur comme la Responsabilité Sociétale de l’Entreprise qui est en vigueur dans le management actuelle des Organisations) en acceptant d’assumer les conséquences de ses actes et en apprenant aux apprenants à faire de même.

Apprendre à dire « J’ai eu une note de 7/20 au devoir d’Anglais » au lieu de « On/Il m’a donné une note de 7/20 au devoir d’Anglais ». Cette option est favorable au développement de l’Internalité (vs Externalité) et l’on est acteur dans la situation et non spectateur.

En finir avec l’option « C’est pas moi, c’est les autres » comme le dit le poète-chanteur.

  • L’Ouverture et la Créativité afin de rendre le savoir accessible par l’énonciation des règles explicites et le partage des codes implicites.

Même si on accorde encore du crédit à la formule de Pythagore (6ème siècle), « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre », l’Educateur doit ôter tous les voiles, placés de manière consciente ou non, de la discipline comme le font ceux de Philosophie et de Mathématique.

Cette vision exige de l’Educateur qu’il contribue à modifier son environnement par l’expression de la vie imaginaire (= Oser/Faire Plus) et apporter du Plaisir dans la relation éducative.

Sans « Totem et tabou » (Freud, 1979), il importe de s’ouvrir sur « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque » comme le préconise Debray (2002) afin de « desserrer l’étau identitaire ».

  • La Liberté, l’Autonomie, la Démocratie qui sont les finalités pour penser par soi-même, vivre en communauté, participer au développement de son groupe social mais aussi des autres groupes humains et entrer dans l’Universalité.

Deux questions après cet exposé :

  • Quelle est la place de ces valeurs dans l’Education en Côte d’Ivoire ?
  • Quels sont les constats que chacun peut réaliser en référence à sa propre histoire d’Eduqué ?

Ce bref tour sur les valeurs qui supportent certaines fonctions de l’Educateur peuvent laisser penser que l’Education est une affaire d’ascétisme. Il n’en est rien car l’Educateur exécute des mandats qui lui sont confiés. C’est bien ce que pense le philosophe Jules Simon (1814-1896) quand il écrit que « Chez toutes les nations, la direction imprimée à l’éducation dépend de l’idée qu’elles se forment de l’homme parfait. »

L’éducation est une question fondamentalement idéologique (Boudon, 1986) et elle repose sur des questions que la collectivité doit se poser :

  • Quel est le type de citoyen recherché au terme de processus d’éducation ?
  • Quelles sont les compétences à privilégier et à développer dans l’éducation ?

Il ne revient pas à l’Educateur-enseignant d’apporter des réponses à ces questions mais à la communauté, même si très souvent l’Educateur-enseignant a pensé que cette tâche lui incombait.

L’Educateur se retrouve souvent en contradiction entre ses missions et le fonctionnement social, provoquant ainsi un contexte de dissonance cognitive.

Par exemple : la mission de déontologie qui lui est assignée, prescrit de ne jamais prendre de l’argent à un apprenant mais cette pratique est admise et acceptée dans le corps social.

Comment doit se comporter l’Educateur face à une telle pratique surtout quand elle entre dans le champ de l’Education et rencontre l’adhésion du grand nombre ?

Il peut refuser d’entrer dans une telle pratique et se marginaliser ou alors accepter de se soumettre à ce nouveau mode de fonctionnement. Mais pour être adapté, il est contraint de mettre en place un système de rationalisation qui lui permet de supporter son adhésion à cette pratique.

Question : qui souhaite vivre en marge de son groupe social ?

Réponse : personne

Conséquence : l’Educateur et plus particulièrement l’Educateur-enseignant succombe aux propositions de son environnement social pour être un individu adapté.

Un bref propos sur l’Educateur-social qui est constant, permanent dans le fonctionnement des communautés et c’est ce qui conduit certains penseurs à militer pour une « Société sans école » (Ivan Illich, Paulo Freire). Pour ces courants idéologiques, l’éducation ne doit pas être enfermée dans une institution mais ouverte sur la société et accessible à tous. Cette vision épouse celle de l’antipsychiatrie (Basaglia, 1970) qui se propose d’ouvrir les portes de l’hôpital psychiatrique et autoriser le « malade mental » à vivre au sein de la société pour réussir son intégration.

L’éducation en Côte d’Ivoire a besoin d’être revisitée afin de clarifier les missions et fonctions de l’Educateur qui ont besoin d’être plus adaptées au 21ème siècle.

Comment terminer mon propos sans rappeler les mots du poète Jean Ferrat (1930-2010) :

« C’est un autre avenir qu’il faut qu’on réinvente,

Sans idole, ni modèle,

Pas à pas, humblement,

Sans lendemain qui chante,

Un bonheur inventé définitivement. »