Don't Miss

Marie Jocelyne : l’internat, cette prison qui a changé ma vie

MarieJocelyne

Elle est aujourd’hui Ingénieure en Actuariat et Risk Management dans une entreprise de gestion Santé. Pour en arriver là, Marie Jocelyne(*) doit sont salut à l’internat. Son récit qui plaide en faveur de l’ouverture des internants dans les établissements d’enseignement secondaire de la Côte d’Ivoire.

La dernière moyenne venait d’être connue. J’ouvris enfin mon carnet de notes dans lequel figuraient toutes les autres et qui au premier regard, laissait aisément deviner la fourchette dans laquelle je me situais. Malgré tout je procédai au calcul dont le verdict était si agréable à voir: 14,66…14,66…14,66! Quelle belle mélodie! Dans mon euphorie contenue, plusieurs images se mirent à défiler dans mon esprit. On n’était pas au dernier jugement mais au deuxième trimestre de mon année scolaire. Comment j’avais pu passer de 11,25 de moyenne au premier trimestre à 14,66?

La cloche retentit et s’ensuit une voix annonçant «22H30! Extinction des lumières!». L’exactitude de l’heure nous arrachait à chaque fois un sourire depuis une semaine que cela durait. Nous étions remontées de nos salles d’étude environ 15mn avant et comme chaque soir pratiquement, je faisais un récapitulatif de la journée qui avait été mienne. 6h réveil, 7H15 descente pour le petit-déjeuner, 7h45 début des cours, 12h35 fin des cours de la matinée, pause déjeuner et sieste. 14h30 reprise des cours, 17H15 fin des cours. 19H à 22h15 séance individuelle d’étude, non sans avoir diné avant.

Ce programme drastique digne d’une maison d’incarcération comme le qualifiait certaines était un oasis de bonheur pour d’autres. Fini le réveil à 4H30 qui affaiblissait de plus en plus mon corps d’adolescente, les marches nocturnes afin de rallier l’arrêt de bus pour s’assurer une place parmi les premiers; finies les luttes acharnées afin de s’assurer une place dans le bus parce que celui qui régulait le rang avait trouvé là une occasion «d’intégrer» ses amis, faisant la sourde-oreille à nos plaintes. Finies les fois où manque de places dans le bus, on s’arrêtait sur qu’un pied tout le long de l’interminable trajet. Finies toutes les fois où on a fraudé le bus parce qu’il n’y avait plus d’argent pour payer le ticket. Le trajet devenait alors un réel moment d’intercession, fallait surtout pas qu’il y ait des contrôleurs. Finies les très longues journées où on rentrait à pas moins de 21H à la maison et qu’exténuées, l’appel de lit se faisait plus entendre que celui du livre. Finie «Tante N’dri». Tante N’dri comme tout le monde l’appelait, me permettait de faire la serveuse les samedis dans son petit restaurant pas mal fréquenté. Encouragés par la propriétaire des lieux, les clients se permettaient des extensions de services et elle de dire «Tu sais c’est pour toi qu’ils viennent, ils t’aiment et pourront t’acheter ce que tu veux, fais semblant stp, ne refuse pas, accepte et donne-moi une partie»…A force, on finissait par se laisser faire et par s’y plaire, surtout que ces cadeaux nous aidaient pour notre pitance de la semaine.

A la fin du premier trimestre, les résultats à peine passables finirent par parler d’eux-mêmes. Finalement le plus étonnant est qu’ils n’aient pas été plus catastrophiques. Les choses devaient changer. Nos vies si prometteuses ne pouvaient s’achever de cette manière. On avait du potentiel c’était certain, fallait juste les conditions à leur expression.

Dans cet internat, la chance avait été donnée principalement aux filles défavorisées par la distance ou la situation sociale. On était dorénavant sur la même ligne de départ, soumises aux mêmes rythmes de vie, aux mêmes règlements…et on avait plus d’excuses. Je les avais mes «conditions». Mes études, je pouvais m’y jeter dorénavant corps et esprit. Plus rien ne me perturbait, plus rien d’autres n’existaient que faire des résultats; et à force de concentration et de travail, on les fit ces résultats.

Une dizaine d’années plus tard on fait le bilan de nos vies. De belles études universitaires, un bon boulot (parfois on est les supérieurs des clients de tante N’Dri), un appartement dans un beau quartier, une voiture, le nécessaire et le luxe qu’on peut s’offrir sans compter… mais aussi notre ventre arrondi parce que c’est le bon moment, parce qu’on est capable de lui offrir la vie dont il rêve; et un époux qui nous respecte et nous admire. On regarde la fierté dans les yeux de nos parents, notre voisinage d’antan qui nous tient en exemple, nos frères et sœurs qui peuvent compter sur nous et à qui on a ouvert la voie…On sourit et on se dit on l’a fait. On ne sait pas contenter des miettes auxquelles voulait nous condamner la vie, on a bâti le grand.

On comprend alors que cette décision ministérielle est plus qu’une bouée de sauvetage dont l’effectivité haussera sans doute le niveau social, économique, culturel de notre pays. Nous, nous avons eu notre chance mais combien d’inventeurs, d’ingénieurs, de médecins, d’enseignants…ont dû court-circuiter leur avenir parce qu’exaspérés? Combien se sont-ils laissés prendre au filet de des clients de tante N’Dri?

Il faut leur donner à ces filles et ces garçons qui ont de l’intelligence à revendre et désireux de le faire les moyens d’y parvenir. Il faut leur donner leur chance.

(*) Elle est aussi consultante pour les IMF qui veulent se lancer dans la micro-assurance.

  • Moise Kanga

    Superbe article!

  • http://www.ticeduforum.ci BI SEHI ANTOINE MIAN

    Merci de nous suivre et nous lire…

  • Innocent KONAN

    Très bel article, plein de vérité et de réflexion profonde sur la question des internats… Merci à Marie Jocelyne pour ce beau partage d’expérience.

  • http://www.ticeduforum.ci BI SEHI ANTOINE MIAN

    Oui je pense que si tous nous devrions le faire, on arrivera à des histoires encore les une plus explicites que les autres…Dans les internats, il y a du bon et du moins bon

  • Mottoh Huguès

    Félicitation! Bel article!

  • stanislas

    A la fois émouvant et plein d’inspirations.
    Merci jocey

  • Rachelle

    Je me retrouve parfaitement dans cette belle histoire. J’ai l’impression qu’il s’agit de la mienne. Vous avez su rendre l’essentiel en peu de mot.

    • http://www.ticeduforum.ci BI SEHI ANTOINE MIAN

      On et nombreux à avoir été sauvé par l’internat…

  • MsSula

    Tres bel article qui me rappelle mes annees Lycee. Tres grande supportrice de l’Internat et des ecoles non-mixtes.

    • Antoine MIAN, Ph.D.

      Merci pour ton témoignage