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Milad Doueihi : le numérique, un écosystème dynamique ancré dans l’apprentissage

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Si le numérique a profondément modifié notre paysage culturel, c’est bien parce qu’il a transformé tout à la fois la production et le partage du savoir. C’est dans ce contexte que la question du statut de l’informatique et du numérique au sein de l’éducation se pose. Faut-il se contenter d’une politique presque exclusivement concentrée sur l’accès et la disponibilité des supports, ou bien opter pour la formulation de programmes plus ou moins précis, détaillant les matières et les manières de les transmettre ?

Ni outil ni nouvelle technologie

La difficulté rencontrée par de tels ­efforts émane de la nature même du numérique : à la fois technique et industrie, et en même temps culture. Mais culture autorisant de nouveaux usages et de nouvelles pratiques, et surtout instaurant un nouveau regard sur notre histoire, notre patrimoine et nos archives. Le numérique n’est pas un outil, ni, comme on ne cesse de le répéter, une « nouvelle technologie » : il est un écosystème dynamique ancré dans l’apprentissage. Rappelons-nous que la « machine pensante », d’Alan Turing, était une machine apprenante comparée à un enfant. Et la question qu’on doit se poser est celle de l’apprentissage humain à l’âge de l’apprentissage des machines.

Le mot-clé, semble-t-il, est bien celui d’apprentissage. Apprendre la raison computationnelle, ce mode de pensée lié au support numérique, qui permet de savoir comment bien formuler, par le moyen de langages de programmation, les questions afin d’en obtenir des réponses pertinentes, pour reprendre, en la simplifiant, la définition donnée par Jeannette Wing. Apprendre la pensée algorithmique, pour mieux apprécier les effets puissants de la récursivité et des validations provisoires et l’importance croissante des données dans tous les secteurs de l’activité humaine.

Dans ces deux cas, il s’agit bien de l’informatique, mais d’une informatique indissociable du culturel et du social. Car, aujourd’hui, les manières de calculer et les algorithmes sont devenus les vecteurs puissants de la valorisation sociale. Pour le citoyen et la collectivité, les enjeux sont de taille.

Défétichiser le code

Pour éviter une codification du passé et le passage imperceptible de la prévision vers des formes ­implicites de prescription, ce sont les dimensions éthiques et politiques qui devront être au cœur des nouveaux apprentissages. Défétichiser le code informatique est aujourd’hui une nécessité. Il nous faut le penser comme un être culturel incarnant les pouvoirs et les risques de nos sociétés contemporaines. L’apprentissage numérique appelle à revisiter notre culture du risque dans une société de confiance. La surveillance, l’exploitation des données, mais également leurs appropriations artistiques et littéraires fournissent à la fois la matière et les éléments pour un apprentissage pragmatique et responsable.

La culture numérique a également reconfiguré le temps et l’espace de l’apprentissage. De Wikipédia à la classe inversée, l’apprentissage est de plus en plus participatif, davantage collaboratif, ­prenant le plus souvent la forme d’un échange que d’une simple transmission. Si l’autorité s’est déplacée, c’est pour céder sa place à un idéal de transparence qui, en fin de compte, est peut-être plus exigeant car il nous incite à penser le milieu de l’apprentissage au lieu de simplement se concentrer sur des compétences figées.

Une des définitions possibles de la paideia grecque, de l’éducation, est la disparition progressive de l’ignorance. Peut-être que l’apprentissage, aujour­d’hui, n’en est que le renouvellement porté par le numérique.
Source: Le Monde